Ce blog est entièrement consacré au polar en cases. Essentiellement constitué de chroniques d'albums, vous y trouverez, de temps à autre, des brèves sur les festivals et des événements liés au genre ou des interviews d'auteurs.
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Bonne balade dans le noir !

lundi 15 janvier 2018

Du sang sur les mains : de l’art subtil des crimes étranges, par Matt Kindt (Monsieur Toussaint Louverture) *****

Pour commencer l’année, autant débuter par un chef d’oeuvre, car il faut appeler les choses par leur nom : Du Sang sur les mains est une bande dessinée magistrale.

De quoi s’agit-il ? Tout "simplement" d’un polar aux multiples portes d’entrées, et qui mènent toutes à une ville, Diablerouge, et à l’inspecteur Gould, flic de choc de la cité, réputé pour son incroyable efficacité. Cette « véritable figure de la lutte contre le crime » mène les arrestations avec une facilité déconcertante et il est impossible de lui échapper. Mais on voit peu le super-flic à l’oeuvre, si ce n’est au moment de passer les menottes aux coupables. Car, et c’est une des nombreuses réussites de cet album, c’est en dressant les portraits des « victimes » de Gould, que Matt Kindt nous plonge dans un tourbillon narratif passionnant. 

Ainsi, on croise successivement : une jeune barmaid cleptomane obnubilée par le vol de chaises. Une prof à la vocation d’écrivain tellement contrariée qu’elle en finit en prison à cause d’une idée de roman géniale. Un ex-prestidigitateur tombé dans l’oubli et reconverti en pickpocket. Un ascensoriste voyeur dont les photos finissent en galerie d’art. Un trafiquant de fourrures insaisissable. Un braqueur rangé des voitures, mais qui a eu la mauvaise idée de choisir Diablerouge pour sa retraite. Et un employé modèle, roi de la manipulation...
A ces adeptes des entorses à la loi – voire à la morale - viennent s’ajouter trois femmes, figurent importantes dans le récit de Matt Kindt : Annalyse Gould, la propre femme de l’inspecteur, qui tient justement la galerie de la ville, Carol Hikson, artiste et Tess Riley, ex-agent de probation et maintenant agent immobilier bien en place. 
 

Tous ces personnages, reliés par un fil scénaristique invisible jusque dans les dernières pages de ce récit fascinant, sont des gens ordinaires, avec tous en commun, tout de même, un certain goût pour le beau, l’art, l’aspect ludique de la vie, et peut-être aussi, des envies de reconnaissance. Ou de ne pas devenir invisibles, tout simplement… On entre dans leurs vies, leurs envies, leurs espoirs et leurs désillusions : il y a dans ce livre un côté existentiel, introspectif, omniprésent, trop rarement à l’oeuvre dans les polars.
Graphiquement, Matt Kindt multiplie aussi les techniques et traits : reproduction du journal local de Diablerouge, avec ses strips mettant en scène l’inspecteur Gould, comme au début des comics (l’hommage à Dick Tracy est évident), fausses couvertures de romans populaires, cases noires composées uniquement de dialogue, changement de sens de lecture pour donner l’impression d’avoir un journal en mains… Des exemples parmi d’autres pour illustrer la mise en page dynamique et inventive qui est celle de l’auteur.


« Du sang sur les mains » est un vrai kaléidoscope, où tout est en mouvement et finit par s’imbriquer. Et une fois arrivé au bout, vous prend une envie irrépressible de vous replonger dans cet « Art subtil des crimes étranges » ou de vous arrêter longuement sur la superbe jaquette de l’album, qui mériterait une analyse à elle toute seule. 
 
On notera d’ailleurs le soin apporté par Monsieur Toussaint Louverture à cette édition française, et on peut se réjouir de voir que Mind MGMT, série-phare de l’auteur, soit annoncée chez cet éditeur en 2020. Mais en attendant, lisez, relisez, « Du sang sur les mains », œuvre majeure !


Du sang sur les mains : de l’art subtil des crimes étranges *****
Scénario et dessin de Matt Kindt – Traduit par Céleste Desoille
Monsieur Toussaint Louverture, 2018 – 276 pages couleurs – 24,50 €

dimanche 17 décembre 2017

[Hollywood confidential] – Fondu au Noir, par Brubaker et Phillips (Delcourt) *****


 1948. Charlie Parish est scénariste à Holllywood. Il émerge un lendemain de cuite, au petit matin, dans un des bungalows de Studio city, ces petits apparts « où on parquait les acteurs pour les garder tout près du plateau ». Le temps de chasser les effluves vaseuses de son cerveau embrumé, Parish reconstitue petit à petit la soirée de la veille. Une fête. De l’alcool. Une bagarre. Et pour finir, une balade, avec Valeria Sommers, la starlette en pleine ascension. Voilà. Nous y sommes. Il y est. Le scénariste se rappelle de tout, et qu’il se trouve chez la starlette. Mais elle… Où est-elle ? Pas très loin, dans le living. Morte. Etranglée. Et Charlie qui a passé la nuit complètement ivre, à ses cotés… Vite, agir ! Prévenir la police ? Impossible… Alors, il efface toutes les traces de son passage, et se rend à pied au studio, tout près. En laissant sa voiture sur place…



Ce prologue occupe les dix premières pages sur les quatre cents que comptent les douze chapitres de « The Fade Out », le dernier Brubaker et Phillips publié par Delcourt. Un éditeur qui n’hésite pas à qualifier les deux créateurs de « duo magique », et on ne peut lui donner tort : en un peu plus de 10 ans et depuis la sortie du premier volume de Criminal, les deux hommes sont devenus les véritables maîtres du récit noir dont ils ont exploré de multiples facettes, avec leur série phare, Criminal, donc, mais aussi avec  Incognito  et  Fatale, où ils flirtaient avec d’autres mauvais genres, le fantastique en tête. 

 Fondu au Noir marque un retour à ce talent inégalé qu’ils ont pour le récit strictement noir, qui a la couleur sombre et mélancolique des romans et films de l’âge d’or du genre. Peut-être parce que cette histoire se déroule en pleine chasse aux sorcières, au coeur d’Hollywood ? Peut-être… 

Mais plus sûrement, parce qu’Ed Brubaker déploie une fabuleuse galerie de personnages – dont les dix-huit principaux sont d’ailleurs présentés, en guise de générique mystérieux dès les premières pages – et qu’il les plonge dans un univers fait de mensonges, corruption et manipulations. Le pauvre Charlie Parish, pour se sortir d’affaire, va vite découvrir que le meurtre va être transformé en suicide pour cacher des secrets bien plus importants que sa petite personne. Contraint malgré tout de mener son enquête, entendra-t-il cette mise en garde de Dashiell Hammett lui-même : « Je dirais que ce détective ferait mieux de se tenir à l’écart de tout ce bazar… Il y a des gens qu’il vaut mieux ne pas irriter. » 

Je vous laisse découvrir comment va se sortir Charlie Parish du nid de vipères dans lequel il est tombé… Et c’est une fois de plus dessiné avec classe par Sean Phillips, véritable maître des ombres et des ambiances nocturnes. De ce tandem qu’ils constituent, Brubaker dit : « Nous espérons former un duo tel que celui de Munoz et Sampayo, mener cette collaboration à bien pour le reste de nos vies, et être considéré comme les membres d’une équipe à part entière ». Une équipe à laquelle il faut associer Elizabeth Breitweiser, leur coloriste désormais attitrée, et qui magnifie le travail de Phillips.

Ajoutons que Delcourt a, une fois de plus, soigné cette édition, qui est du reste la traduction de la version « Deluxe » originale. La galerie d’illustrations qui clôt ce livre magnifique vaut vraiment le détour, et on y trouve aussi la « bande annonce » de la série, que je vous reproduis ici.






Alors, vous n’avez pas envie d’aller faire un tour du côté obscur d’Hollywood ?
Joyeux Noël !


Fondu au noir *****
Scénario Ed Brubaker, dessin Sean Phillips et couleurs Elizabeth Breitweiser
Delcourt, 2017 – 400 pages couleur - Collection Contrebande – 34,95 €

jeudi 30 novembre 2017

[Go !] - La sélection 2018 du Fauve polar SNCF d’Angoulême

Le FIBD vient de rendre publiques ses sélections 2018 et pour le Fauve Polar, parrainé depuis sa création par la SNCF, la bataille va être sévère, tant les albums sont excellents. Passage en revue des troupes…

Et si pour commencer, nous parlions de votre futur ? Vous reprendrez bien une louche d’avenir radieux ? Vous savez, celui promis par ce formidable monde numérique, où tout va se résoudre grâce aux innovations technologiques quotidiennes d’entreprises prêtes à tout pour notre bonheur. C’est tout le propos de Robin Cousin dans Le Profil de Jean Melville (éditions Flblb), formidable plongée au coeur d’une multinationale en passe de conquérir le monde grâce à des lunettes de réalité virtuelle, qui font office de coach personnel… Entre autres ! Mais au moment où l’application qui fait le buzz semble en passe de conquérir le monde, des pannes d’internet à répétition viennent contrarier cette belle marche en avant du progrès. Sabotage ? Mais par qui ? Ce polar scientifique, derrière son aspect graphique « enfantin », pose des questions fondamentales sur l’exploitation des données personnelles, le respect de la vie privée, et toute sortes de menus détails du quotidien du citoyen du XXIème siècle.



Et c’est sur cette même thématique du réseau mondial du futur que porte l’intrigue de Brian K. Vaughn, dessinée par Martin Marcos, The Private Eye (Urban Comics). Mais là, les auteurs vont encore plus loin en imaginant que le « Cloud », où tout le monde a placé jusqu’aux plus intimes de ses fichiers, a implosé, exposant à toutes et tous les secrets de son voisin sur la place publique. Une catastrophe mondiale, qui a mis illico fin à Internet tel que nous le connaissons et remis sur en selle un autre réseau, celui de la télévision (« Teevee »), et qui a fait de la presse, des journalistes, une véritable police, qui a toujours un coup d’avance sur les vraies force de l’ordre... Mais il reste de vrais détectives privés et on suit l’enquête d’un certain « Patrick Immelman », dans le Los Angeles de 2076, où tout le monde a une identité secrète et se balade dans la rue affublé de masques et costumes délirants. Une enquête menée tambour battant, et  qui va se révéler explosive pour la Terre entière, dans un album au format à l’italienne rendant grâce aux strips initialement publié… sur internet. A coup sûr, un des meilleurs comics de ces dernières années, et un futur classique ! 

Le quotidien de la petite ville italienne où se déroule l’intrigue de La Cité des trois Saints de Bizarri et Nardella (Sarbacane) est des plus rugueux. La mafia règne dans les rues, et il est difficile d’y échapper. C’est pourtant ce que vont essayer de faire les trois personnages principaux : Michele, ex-gloire de la boxe tombé dans la dope, Nicandro, petite frappe des quartiers au caractère sanguin et Marciano, ex-mafieux lui-même, reconverti en vendeur de paninis. Les destinées de ces trois hommes vont se croiser, au moment même où se déroule une procession, point d’orgue de la fête traditionnelle locale, en honneur aux trois saints locaux. Récit sec comme un coup de poing, au dessin baignée par une lumière crépusculaire, et presque doux par moment, cette tranche de vie ordinaire se lit en apnée : la tension y est telle que chacun est au bord de la rupture constamment. Dans une atmosphère masculine, les femmes – celle de Marciano, qui a trop souffert du passé de son mari et la petite amie de Nicandro, qui elle ne veut pas souffrir d’un futur inéluctablement violent – sont les voies de la raison. Mais la raison fait-elle partie de la panoplie des petits maîtres de la ville ?

C’est aussi une femme qui est au centre de Bâtard, de Max de Radigues, mais elle n’est pas seule : accompagnée de son fiston, elle est en cavale à travers les Etats-Unis, après le braquage simultané de… 52 banques d’une même ville ! Evidemment, ils n’étaient pas les seuls sur ce coup d’éclat, mais les autres complices se font petit à petit éliminer, et l’improbable duo va devoir se défendre. Mais contre qui en fait ? Les presque deux cents pages de cet album nerveux et tendre à la fois se lisent d’un bloc, comme un vrai thriller. A noter que comme The Private Eye  , Bâtard a été publié en ligne, sur le blog de l’auteur. Et que c’est un album qu’on retrouve aussi dans le Prix SNCF du Polar 2018.

  Quant au dernier livre  de cette sélection, au titre fort qui donne fort envie de s’y plonger, Jean Doux et le mystère de la disquette molle (Delcourt) de Philippe Valette et bien… je vous en parle dès que je l’aurai lu. Mais s’il est de la qualité des quatre autres, moi je dis : il va y avoir du sang sur les murs de l’espace polar SNCF où se réunit traditionnellement le jury…


Verdict le 4 janvier 2018 !

jeudi 23 novembre 2017

[Kafkaien] - Quatre jours de descente, par Bonne (Mosquito) ***

Une fois n’est pas coutume, reprenons la quatrième de couverture en guise de présentation :



« Charles Mirmetz a été désigné comme juré dans un procès d’assise dans les années soixante. Homme scrupuleux, il se rend compte que le présumé coupable, qui risque sa tête, est innocent. Perturbé par cette découverte, il constate avec effroi que son propre passé remonte de manière fantastique… Quel lien a-t-il avec ce crime ? »





Au delà de la réponse à cette question centrale, ligne de suspense tendue d’un bout à l’autre de l’album, Grégoire Bonne donne à lire un récit psychologique habile, dans l’autre aspect de son scénario, le procès d’assises.
Sans aller jusqu’à en démonter les mécanismes, il réussit parfaitement, et rapidement, à faire entrer son lecteur dans la peau – et surtout la tête – d’un quidam devenu, le temps d’une affaire, un juré parmi d’autres. Myrmetz s’implique totalement, au grand dam de son épouse, qui s’inquiète pour son avenir professionnel, et fait aussi culpabiliser son mari sur la disparition de leur enfant.
Une double pression qui ne manque pas de perturber sérieusement Myrmetz, dont les rêves prennent une tournure des plus étranges et angoissantes.

Et si cette atmosphère pas loin d’être irréelle plane de la première à la dernière page, c’est aussi grâce au dessin envoûtant de Grégoire Bonne, proche d’un Chabouté, d’un Rabaté (période Ibicus) sans oublier des réminiscences à la Di Marco, parfaite pour ce genre d’histoire. Ses scènes urbaines et nocturnes sont d’une grande force, et sa galerie de personnages au faciès flippants remarquable.
« Mais pourquoi laisse-t-on entrer dans la police des gens avec des têtes pareilles ? » : la réflexion de Mirmetz fait sourire, mais c’est tout de même la noirceur d’âme qui l’emporte dans ce « Quatre jours de descente », belle réussite des éditions Mosquito.



A noter que Grégoire Bonne vient de recevoir le prix « Bulles de Sang d'Encre 2017 », du festival de polar de Vienne (Isère) destiné à un auteur de Bande Dessinée pour ce livre.
Champagne !

Quatre jours de descente ***
Scénario et dessin Grégoire Bonne
Mosquito, 2017 – 78 pages noir et blanc – 18 €

lundi 6 novembre 2017

[Intégrale NOIR] – Le côté obscur de la ligne Clerc… bientôt chez Dupuis !

Après Phil Perfect, Rock et Science-Fiction, Serge Clerc a préparé, avec la minutie qu’on lui connaît, sa quatrième intégrale, cette fois-ci entièrement consacré au Noir. 
 
On le sait moins, mais ce pilier de Métal Hurlant, renommé pour ses dessins dans la presse rock, et créateur du génial Phil Perfect, a depuis longtemps un amour du polar, genre qu’il a vraiment découvert à la fin des années 70, avec un goût prononcé pour la littérature d’espionnage et en particulier pour John Le Carré et Eric Ambler. Sans oublier le noir façon Chandler, ou Manchette, avec qui il fera un bout de chemin, mais sur la route de la SF….




L’intégrale regroupera les albums « Manoir », publié initialement chez Albin Michel en 1988, « L’irrésistible ascension » - dans ses deux versions – et quelques récits complets. Et une myriade de dessins issus des archives de Serge Clerc. 
 
Je vous en reparlerai plus longuement à sa sortie, mais sachez que cette intégrale, qui parait en décembre, sera en vente en avant-première exclusive les 18 et 19 novembre prochains, au salon « Noir sur la Ville » de Lamballe (Côtes d’Armor) dont Serge Clerc a réalisé l’affiche. Et pour que l’événement soit complet une expo « De Phil Perfect  à Johnny Bahamas » sera présentée. Un petit voyage dans les Côtes d’Armor s’impose, non ?


dimanche 5 novembre 2017

[Jailbreak] - Dead inside, par Arcudi, Fejzula et May (Delcourt comics)****

L’inspectrice Linda Caruso est appelée par sa chef, le lieutenant Payton , elle doit se rendre fissa à la prison du Comté. Une affaire simple : un détenu en a liquidé un autre et s’est pendu tout de suite après. Comme personne ne semble vouloir s’émouvoir de cette double disparition, Caruso est fortement invitée à ne pas creuser le dossier. Et pourtant, la jeune femme a quelques doutes sur ce cas, moins banal qu’on veut bien le laisser entendre. Déjà, les deux morts lui posent problème… Mack, la première victime était un mastodonte, craint dans toute la prison, et a été retrouvé la poitrine explosée et lacérée à l’arme blanche. Et le coupable serait un certain Gaffney, plutôt lui à ranger dans la catégorie poids mouche… Déjà, la confrontation semble improbable. Et puis, Caruso découvre vite que le dénommé Gaffney n’avait plus que cinq mois à tirer. Quel intérêt pour lui d’aller assassiner le caïd de la prison ? La jeune inspectrice a beau faire part de ses suspicions, on lui refuse tout, y compris des autopsies. Mais elle réussit tout de même à arracher – sans rien dire à sa supérieure – une radio de l’estomac de Gaffney, car elle soupçonne la présence d’une pilule qui l’aurait mis dans un état second. Et lorsqu’elle découvre sur les clichés… une balle, elle tient enfin quelque chose qui va remettre tout en question. Mais la laissera-t-on aller jusqu’au bout ?

Ce one-shot nerveux et intelligent se lit d’un trait. D’entrée, le dessin de Toni Fejzula subjugue. La première planche est faite de six très gros plans, détails quasi-surréalistes de la scène que l’on découvre la page d’après, cette fois une case unique et spectaculaire : l’acte criminel originel, celui par qui tout va se déclencher. Une fois happé par ces images fortes, c’est au tour de l’intrigue de s’installer, doucement, sans précipitation, et ce qui semble au départ un banal règlement de comptes entre détenus va petit à petit se muer en une histoire beaucoup plus complexe, aux multiples fils à dénouer. Et ce sont les personnages, excellents, créées par John Arcudi qui portent parfaitement cette histoire sombre. Et en premier lieu, l’impétueuse Linda Caruso, véritable battante, qui en a marre d’être prise pour une bille et a le fort sentiment d’avoir été mise sur une voie de garage depuis qu’elle a été « promue » inspectrice. Autour d’elle, ses collègues, le directeur de la prison, les matons, les prisonniers, tous forment un cercle étourdissant, hypnotique, prêt à la précipiter dans le vide. Mais son caractère de tête brûlée va lui sauver la mise et rarement on aura croisé un personnage de femme-flic aussi fort.
Tous ces personnages sont superbement campés par Fejzula, qui en a fait des hommes et des femmes mémorables. Le sketchbook, annoté par le dessinateur lui-même, et qui figure en point d’orgue de cet album est éminemment instructif et se lit avec gourmandise. Tout comme il est roboratif de découvrir les différentes couvertures – signées du grand Dave Johnson – des cinq numéros originaux de la série, et celles imaginées par d’autres grands noms du comics.
Une édition soignée, donc, comme Delcourt a du reste l’habitude d’en réaliser.

En prime, la preview de l’album : c’est ici !



Dead inside ****
Scénario JohnArcudi, dessin Toni Fejzula et couleurs André May
Delcourt, 2017 – 128 pages couleur - Collection Delcourt comics – 16,50 €




vendredi 27 octobre 2017

[Enfumage sur pellicule] – Opération Copperhead, de Jean Harambat (Dargaud) ****

« Vous connaissez-vous depuis longtemps, messieurs Niven et Ustinov ?
- Depuis l’âge de pierre, darling… Depuis la guerre. Depuis … « Copperhead ».
- « Copperhead » ? Qu’est-ce que c’est ?
En ce mois d’octobre 1977, sur le tournage de « Mort sur le Nil », la jeune femme qui interroge les deux stars de cette adaptation de Mort sur le Nil ravive de vieux souvenirs :
«  Copperhead, mon chou, c’est le secret, c’est le théâtre, c’est l’aventure… Il y a même une pincée d’amour... »
Et le lecteur de quitter le soleil de plomb de l’Egypte pour se retrouver quelques pages plus loin en 1943, à Londres, sous les bombes de la Luftwaffe et sur les pas du Lieutenant-Colonel David Niven et du soldat 2ème classe Peter Ustinov… et de la rocambolesque opération imaginée par l’Intelligence Service pour détourner l’attention d’Hitler du futur débarquement en Normandie. Rocambolesque, et cinématographique, car cette opération de désinformation consistait à tourner des images d’un parfait sosie du général Montgomery, à Gibraltar, et ailleurs sur le continent africain, pour faire croire à un débarquement imminent depuis l’Afrique vers le Sud de la France.
Jean Harambat raconte toute la préparation de cette opération, depuis la rencontre entre Niven et Ustinov, jusqu’au départ pour Gibraltar du faux Montgomery, en passant par le recrutement de Clifton James, l’acteur sosie. Sans oublier les (més)aventures amoureuses de David Niven avec, Véra, une brune envoûtante et véritable femme fatale de cinéma…



Dès le début, Harambat nous embarque dans son histoire, en nous rendant éminemment sympathique le duo Niven / Ustinov, improbable décalque de Blake et Mortimer, en autrement plus drôle. Les bons mots fusent et les répliques assassines pleuvent… Une de mes préférées :
« Une aussi belle femme qui fait d’aussi vilains jeux de mots ne peut pas être une mauvaise personne …
- Tomber amoureux d’une femme pareille, autant mettre son pénis sur une enclume, Niven ! »
Ou cette manie – authentique – de Churchill de parler du « caporal Hitler »…

Et puis, c’est un vrai bonheur de lire des extraits des deux autobios de Niven (Décrocher la lune) et Ustinov (Cher moi), distillés judicieusement tout au long de l’album par l’auteur. Sans oublier celle du sosie lui-même, le méconnu Clifton James, qui eut son heure de gloire… bien après cette opération, restée longtemps secrète. Il joua même son propre rôle dans « I was Monty double », comme le rappelle Ustinov dans ses mémoires, ce qu’Harambat ne manque lui-même pas de rappeler dans son épilogue, en reproduisant l’affiche originale du film. Epilogue qui boucle le récit, puisqu’il se déroule sur le tournage de Mort sur le Nil. Entre temps, le dessinateur nous aura entraîné, sur plus de 150 pages d’un trait élégant, extrêmement lisible, dans une aventure toute à la fois échevelée et … distinguée. Riche en rebondissements, elle est convaincante aussi bien pour son suspense – car il y en a vraiment – que par l’extraordinaire trio Niven – Ustinov – James. Et que dire de la sublime Véra ? « Opération Copperhead », tout à la fois récit d’espionnage, romance impossible, comédie militaire, est aussi la preuve qu’il est vraiment possible de faire de la bande dessinée historique en sortant réellement des sentiers battus. 

Opération Copperhead ****
Scénario et dessin Jean Harambat
Dargaud, 2017 - 164 pages couleur – 19,99 €

mercredi 25 octobre 2017

[Pravda America] – No Body, Saison 1, de Christian de Metter (Soleil / Noctambule) ****


 « Même si c’est un détenu plutôt calme, gardez toujours à l’esprit qu’il est potentiellement extrêmement dangereux ». Tels sont les premiers mots du directeur de la prison du Montana en guise de bienvenue à Beatriz Brennan, jeune femme en mission spéciale dans cet établissement. Envoyée par le tribunal, en qualité d’experte psychologue, elle est chargée de rencontrer un détenu d’une soixantaine d’années, incarcéré pour le meurtre d’un ex-coéquipier. Meurtre dont les sanglantes évidences sur les lieux du crime pointent sans aucun doute possible vers cet ancien flic, qui s’accuse du reste sans ambiguïté de l’assassinat de son collègue, et attend stoïquement son exécution. Or, le doute subsiste sur la réelle culpabilité de cet homme, et l’objet principal des entretiens avec Beatriz Brennan est bien là : faire la jaillir la vérité sur cette affaire étrange de la bouche de cet homme non moins étrange...

Conçu d’emblée, dans sa forme, comme une série TV – nous sommes ici dans la saison 1 – trois des quatre épisodes prévus sont sortis depuis octobre 2016, et l’épilogue est à venir pour le début 2018. La sortie, ce mois-ci, du troisième opus « Entre le ciel et l’enfer » est l’occasion de revenir sur l’ensemble et de l’affirmer tout de suite : No Body est passionnant ! L’idée centrale en a été bien définie par Christian De Metter lui-même :
« Le titre No Body, joue sur le double sens d’un point de vue phonétique. Cela signifie « pas de corps » mais on peut également entendre « personne ». Le thème de l’identité est assez récurrent dans mon travail. Là encore, il est central. Je parle d’un homme qui a vécu comme agent infiltré pour le compte du FBI et qui, de mission en mission, doit incarner des personnages au point de perdre, ou plutôt de ne jamais trouver qui il est réellement... » 
 
Et c’est tout l’histoire, pleine de faux-semblants et de vrais coups tordus, de cet homme torturé que nous découvrons au fil des albums, avec un suspense, une tension qui vont crescendo au fil des révélations qu’il veut bien consentir à la jeune psychologue qui a su gagner sa confiance. Dans le premier épisode « Soldat inconnu », on le découvre tout jeune, au coeur de «Cointelpro », le programme – authentique – d’infiltration des mouvements politiques dissidents mis en place par Hoover. Une première mission qui va – déjà – laisser des séquelles. Dans « Rouler avec le diable », il a une nouvelle mission, encore plus dangereuse : se faire accepter par une horde de bikers ultra-violents, les Napalm’s soldiers. Une fois de plus, il va en être marqué de façon indélébile. Et nous voici à cet épisode trois « Entre le ciel et l’enfer », où, redevenu simple flic, il enquête, en 1987, sur le meurtre d’une petite fille retrouvée en pleine forêt. Un meurtre qui selon lui n’est pas isolé, et pourrait le fait d’un serial-killer. Une idée que ne partage pas vraiment Sarah, sa coéquipière d’alors. Mais qu’Anne, profileuse dépêchée sur l’enquête, juge elle plus que probable. Deux femmes qui vont à nouveau marquer au fer rouge la vie du détenu modèle de la prison du Montana…

Pour ce troisième tome, on pense immédiatement à « True Detective » - ne serait-ce que parce que le personnage principal a un air de faux-frère avec un des deux flics de cet excellent premier épisode de la série – ce qui n’est pas faire injure à Christian De Metter, qui est justement allé voir du côté des meilleures séries du genre, « pour en faire quelque chose à sa sauce ». Et la sauce a bien pris, c’est le moins qu’on puisse dire… La construction narrative, qui dévoile l’ensemble du récit par touches successives, par flashbacks, est d’une grande force. Mêlant l’histoire intime de ses personnages – car si le détenu parle de sa vie, son interlocutrice se dévoile elle aussi… - à celle, officielle ou passée dans l’imaginaire collectif, des Etats-Unis, De Metter happe son lecteur dès le début, et maintient toute son attention sans jamais le faire décrocher. Son dessin, toujours aussi précis, fin, très réaliste est en adéquation totale avec son sujet. Les couvertures sont des modèles du genre : l’inconnu « héros » de No Body y apparaît au fil de ses années-charnières, avec deux silhouettes, dominatrices, dans l’ombre, pour les deux premiers épisodes. A la troisième, une forêt – pourtant tragique – semble lui donner un regain de sérénité. Retrouvera-t-il toute la lumière dans l’épisode final ? Rendez-vous en avril 2018 pour l’épilogue de cet excellente série, qui vient d’être couronnée par le prix de la meilleure série francophone de BD « Polar » à la 22ème édition du Festival de Cognac
 


No Body ****
Scénario et dessin Christian De Metter
Soleil, 2016-2017– Collection Noctambule
74 pages couleurs et 15,95 € chaque tome

1 - Soldat inconnu
2 – Rouler avec le diable
3 - Entre le Ciel et l’enfer

dimanche 15 octobre 2017

[Halte au feu!] - Ralentir, de Le Lay et Horellou (Lombard) ****

Lui, costard-cravate, court dans la rue, sous la pluie, la tête abritée par ce qu’on devine être une sacoche. Eléments de décors : une voiture au premier plan, l’enseigne d’une pharmacie. Et un panneau d’interdiction de tourner. A gauche. 
Ambiance : grisâtre et pressée.
Elle, cheveux ultracourts et rangers – oud Docs ? - est assise ce qu’on suppose être une borne kilométrique – d’un autre temps - sur le bord d’une route de campagne. Elément de décor : des arbres à l’arrière plan, un ciel ensoleillé de fin de journée. 
Ambiance : douce et apaisée.
Deux mondes… Qui vont se percuter.

Dès sa couverture « Ralentir » invite à la réflexion. Elle va évidemment se poursuivre quand David, commercial pour une boîte de traitement de déchets, prend en stop, sur sa route vers Douarnenez, Emma, une jeune femme un peu rebelle, du moins à ses yeux. Dans l’espace clos et rapproché de l’habitacle automobile, ils vont apprendre à se connaître et vite se rendre compte que leur place dans la société n’est pas la même, et qu’elle va avec la vision qu’ils ont de celle-ci… Déjà dans l’urgence du nouveau poste qu’il vient de décrocher, David peine à comprendre Emma, qui n’a jamais gardé un boulot plus de huit mois, et il n’est pas loin de la considérer comme un parasite de son monde bien réglé. Au fil des kilomètres, les événements vont peut-être lui faire prendre conscience qu’un autre monde est possible : la destruction de son précieux téléphone (« J’ai ma vie moi là-dedans ! » un grand classique...), un grave accident de la route dont ils sont témoins, et surtout, suite aux intempéries, un arrêt imprévu et prolongé, en plein centre Bretagne, chez des autochtones accueillants et respirant le bonheur de vivre. Le jeune cadre dynamique va sortir transformé de cette parenthèse dans sa vie trépidante, et Emma va, elle, poursuivre son chemin sur ce rythme raisonné qui est le sien depuis déjà un moment. 




 Delphine Le Lay et Alexis Horellou poursuivent leur travail déjà entamé avec « Plogoff » et « 100 maisons – La Cité des abeilles » (chez Delccourt), et leur post-face, forte, pourrait tenir lieu de profession de foi, voire de manifeste : « Nous sommes nombreux à ressentir l’absurdité du système dans lequel nous sommes plongés », écrivent-ils. Et de se questionner sur le pourquoi et le comment faire pour s’en sortir. 
Leurs albums sont une de leurs réponses, et ce dernier livre « Ralentir », trouvera écho auprès de quiconque sent, confusément, ou précisément, que résister aux injonctions d’une société trop pressée pour à peu près tout, est peut-être ce qu'il faut commencer par faire. Résister en prenant le temps de réfléchir à ce que l’on fait, et en sachant renoncer au superflu. Une fois que le superflu est bien identifié : un inventaire de son quotidien propre à chacun.




« Ralentir » n’est certes pas un polar. Pas de morts – si ce n’est une victime de la route – pas d’enquête, pas de flics, pas de suspense, pas d’actes délictueux. Non, rien de tout ça. Mais le polar tel que je le conçois, ici dans Bédépolar, ou dans mes lectures de romans, a bien cette capacité, cette « mission »  (oui, tout de suite les grands mots...) à dépeindre le monde tel qu’il est, d’en dénoncer les travers, et d’imaginer, de temps en temps, des pistes pour le rendre meilleur. 

« Ralentir » est un album qui entre dans cette catégorie. Et il fait énormément de bien. Comme les meilleurs polars.

Ralentir ****
Scénario Delphine Le Lay et dessin Alexis Horellou
Le Lombard, 2017 – 104 pages couleurs – 16,45 €

lundi 25 septembre 2017

[London Calling] - Les 7 Sherlock, par Darlot, Pourquié et Vidal (Vide-Cocagne) ****

A Londres, de nos jours.
Le député Shrubbery fait la une du Times : il a inexplicablement disparu. Un enlèvement ? De l’autre côté de la Manche, à Arras, cette nouvelle met en émoi un dénommé Kéchichian, ce qui intrigue le jeune Alexis Jurkewicz, un ado fan de romans policiers, et qui habite dans le même immeuble que Kéchichian… Poussé par la curiosité, et par un fantomatique ami, Barney Spottiwood, ex-détective privé, Alexis va profiter d’un voyage scolaire à Londres pour tenter d’en savoir plus sur cette mystérieuse disparition. Il va vite être servi par les événements, car aussitôt, deux autres honnêtes citoyens britanniques, Carfax et Roylott, vont subir le même sort que Shrubbery.  Le premier a une nièce, Liza, tout aussi intrépide que le jeune Français, et tous les deux vont se lancer sur la seule piste en leur possession : la clé d’une consigne de la gare Saint-Pancras. C’est le début d’une aventure échevelée où le jeune Alex doit échapper tout autant à la surveillance de sa prof de lettres qu’aux griffes d’un sinistre « Policeman ». Heureusement, il peut compter sur Liza, et sur Barney, son  imaginaire et moqueur compagnon.

Initialement publié dans les  numéro 791 à 800 de la revue Okapi, en 2005, cet excellent hommage au roman policier (branche : enquête et détective) en général et à Sherlock Holmes en particulier, retrouve une seconde vie grâce aux éditions Vide Cocagne, dans leur collection « Grand Souk ». Et ce n’est que justice, car le trio Darlot / Pourquié / Vidal, a réussi une des meilleures variations holmesiennes qui soient. Du côté du scénario, tout y est : un mystère initial, un méchant insaisissable et flippant, une chasse au « trésor », une vengeance, des rebondissements incessants et des personnages crédibles et attachants. Dessinés avec tout le talent de Jeff Pourquié, ceux-ci évoluent dans de très réussis décors signés Damien Vidal, dont le Londres, pluvieux à souhait, lorgne parfois vers l’insolite (cimetière, théâtre abandonné…), ce qui donne à l’ensemble une ambiance typiquement « british »… Et comme Jean-Michel Darlot a également parsemé son histoire de références aux grands Arthur Conan Doyle et Edgar Allan Poe, le coup est parfait. Sans oublier sa trouvaille en la personne du privé imaginaire qui suit son jeune héros, un vrai dur-à-cuire tout droit sorti des pages d’Hammett ou Chandler... Estampillée BD pour la jeunesse, avec son duo de héros juvéniles, ces « 7 Sherlock », récit trépidant, rigoureux et drôle à la fois, est de toute évidence à mettre entre toutes les mains d’amateurs d’intrigues originales. De 7 à 77 ans ? Yes ! 




Et si vous êtes du côté d’Avignon le week-end prochain, vous pourrez retrouver Jeff Pourquié, mais aussi Luc Brunschwig (scénariste de Holmes, entre autres), Stéphane Oiry ( Maggy Garrisson) et CED, à la 13ème édition du Festival du Polar de Villeneuve-lez-Avignon.
See you soon !


Les 7 Sherlock ****
Texte de Jean-Michel Darlot, dessins de Jeff Pourquié et Damien Vidal
Vide-Cocagne, 2017 – 48 pages couleurs – Collection Grand Souk – 13 €

dimanche 10 septembre 2017

[Terreur dans la cité] – Tu sais ce qu’on raconte... par Rochier et Casanave (Warum) ****



Dans la petite ville tranquille, la journée commence et on sent tout de suite qu’elle ne va pas être comme les autres. Pensez-donc : le môme Gabory est de retour en ville ! La nouvelle fait sensation mais on s’interroge sévère chez les autochtones : 
 

Même si la famille en question, elle est tout de même un peu bizarre...


Mais surtout, on s’inquiète chez les braves gens, et les honnêtes mères de famille ne sont pas très rassurées...


La tension monte dans les rues, et tout le monde devient nerveux. Heureusement, certains gardent la tête froide et trouvent le ton juste pour tenir les propos qui rassurent...


Mais ne vaudrait-il mieux pas lui faire comprendre une bonne fois pour toute qu’il n’est pas le bienvenu, le citoyen Gabory ? Surtout après ce qu’il a fait....

Cet album est une magnifique illustration des ravages de la rumeur. En un rien de temps, toute la population d’une petite ville se ressoude autour de la présence indésirable d’un enfant du pays. Personne ne l’a encore vu, mais chacun, du boucher à la pharmacienne, du garagiste à la coiffeuse, a son opinion sur cet impudent qui ose revenir après ce qu’il a fait à sa jeune compagne. Et d’ailleurs, que s’est-il passé exactement à l’époque ? On ne sait pas trop... Mais c’était lui le coupable, ça, c’est sûr... Alors, ce retour, on comprend qu’il passe mal.
Tout le talent de Gilles Rochier et Daniel Casanave est d’avoir fait d’un être invisible le personnage principal de leur histoire. Ils dressent de lui un portait en creux dont toutes les cases vides sont bien vite remplies par des habitant-e-s qui semblent le connaître, lui et sa famille, bien mieux que quiconque. Avec des certitudes et avis parfois contradictoires, mais peu importe : ce retour est une menace pour la ville, et les auteurs décortiquent brillamment le mécanisme de la peur et la paranoïa collectives. Et les conséquences dramatiques qui en découlent... Ils mettent également à nu la très ordinaire propension de tout un chacun à porter des jugements définitifs sur son prochain, sans aucun sens de la nuance, ou si peu... Et on ne saurait mieux dire que la punkette du cru pour résumer l’affaire : "Les gens... Tous des fils de pute".
Un belle histoire de notre beau monde, ma foi...

Tu sais ce qu’on raconte ****
Scénario Gilles Rochier et dessin Daniel Casanave
Warum, 2017 – 88 pages couleur – 15 €


lundi 28 août 2017

[Animal, on est mal] – Mulo : Crachin breton, par Pog et Le Bihan (Dargaud) ***

Mulo fait du stop, un panneau "Navibus" entre les mains. Sous une pluie battante : normal, on est en Bretagne. Il trouve une bonne âme pour le déposer à destination, quelques bornes plus loin. Il ne pleut déjà plus : normal, on est en Bretagne. Mais le jeune homme n’est pas là pour résoudre les mystères météorologiques locaux... Il a surtout quitté son Occitanie pour cet Ouest lointain à cause de cette lettre, énigmatique et anonyme, lui promettant des révélations sur son passé. Qui a bien pu lui écrire ? Que va-t-il trouver sur place ? Il va vite découvrir une première réponse dans une conserverie à l’abandon. Mais il n’est pas tout seul sur la petite île où se trouve cette ancienne fabrique et il va lui falloir vite trouver des amis, car remuer le passé lui apporte instantanément des ennemis qui ne s’embarrassent pas de sentiments....

Voici donc un nouveau venu dans la petite famille du polar animalier, et il disons-le tout de suite : les débuts de Mulo le placent déjà aux côtés des plus grandes réussites du genre (Chaminou, Canardo, Le Polar de Renard, Blacksad, Grandville). Ce premier tome, cadencé en courts chapitres introduits par des proverbes bretons, met donc en scène le "bâtard" Mulo – fils d’un âne et d’une jument qu’il n’a jamais connus – à la recherche de ses origines. Une quête intime, vitale, qui se lit comme une enquête dès les premières pages, et dont le suspense va vite monter du fait de l’intrusion inopinée de Mulo dans les petite affaires secrètes de certains autochtones. 



Tous les ingrédients du genre sont bien là pour maintenir ce suspense, et le scénario de POG utilise habilement les ficelles du polar pour mener sa barque. Mais ce travail scénaristique, aussi efficace soit-il, prend une autre dimension avec le dessin de Cédrick Le Bihan, qui parvient d’emblée à donner du caractère à son "Mulo" et à faire entrer son héros dans la catégorie des "durs-à-cuire", une catégorie assez inattendue pour un membre de la famille des équidés. A côté de lui, les autres personnages tiennent la marée, et tout ce petit monde évolue dans des décors soignés, aux détails étudiés, et aux couleurs judicieuses : chacune des planches composées d’une unique case sont des merveilles.

 

 Pour les autres, la mise en page et le cadrage sont vraiment dynamiques au bons moments, ce qui donne un rythme constant à l’album. Ajoutons que les auteurs, au détour d’une scène ou deux, n’hésitent pas à donner une – certes légère, mais tout de même - dimension sociale à la dimension familiale et policière de leur histoire, illustrée par exemple, par ce "J’ai mal au travail", (allusion direct au film de Jean-Michel Carré) inscrit sur une banderole laissée dans la conserverie. Une voie à explorer pour le prochain Mulo ? Laissons-le déjà se sortir de cette affaire, et admirons ce "Crachin breton". Pour sa première sortie, Mulo va certainement déjà faire parler de lui ! 
 

Mulo, tome 1 : Crachin breton ***
Scénario POG et dessin Cédrick Le Bihan
Dargaud, 2017 - 96 pages couleurs – 15,99 €


vendredi 25 août 2017

[La Tête dans les étoiles] -La carte du ciel par Richard et Le Gouëfflec (Glénat) ****

Claire, Wouki et Jules. Trois copains de lycée qui essayent d’échapper à la torpeur de leur petite ville rurale, en se passionnant pour les OVNIS. Et ça tombe bien : en voici justement qui passe dans le ciel de Vallièvre, en pleine nuit ! Mais ça tombe mal pour Jules : lui, le plus mordu des trois, n’a rien vu car il dormait profondément… Pour une fois qu’il se passait quelque chose… Mais le quotidien du trio, et du lycée local, va changer du tout au tout à l’arrivée de la nouvelle prof de philo, d’un genre beaucoup moins rébarbatif que son prédécesseur. Jules craque soudain pour la pédagogie platonicienne et délaisse aussi sec les étoiles pour sa nouvelle passion. Claire voit ça d’un très mauvais oeil : cette prof, c’est une véritable créature de l’espace, et elle n’est certainement pas tombée là par hasard. Et d’abord, depuis quand les profs de philo sont des blondes à talons ? 

 Sous forme d’un journal tenu par Claire, « La Carte du ciel » est une subtile et sensible chronique de la vie quotidienne d’un trio d’amis inséparables et de leur entourage. Trois jeunes, drôles et humains, dont on suit avec délice les affres du quotidien, dont ils se dépatouillent comme ils peuvent. Arnaud Le Gouëfflec, scénariste - entre autres multi-activités ! - dont on avait déjà pu apprécier le talent à chacune de ses sorties (et en matière de polar, plus particulièrement Topless et J’aurais ta peau Dominique A), confirme ici ce réel don à faire partager les sentiments les plus profonds de ses personnages. La forme choisie du journal, pour sa narration, y est évidemment pour beaucoup, et quand elle s’allie à des dialogues percutants, authentiques, le résultat est imparable : vous voici immédiatement happé par une histoire véritablement écrite. Et puis, passée la cette première séduction des mots, suit celle des images : celles de Laurent Richard, aux couleurs douces, à la ligne épurée, installent à leur tour une véritable atmosphère autour du trio et de leurs mésaventures. Une étrange tension monte, insidieusement, et entraîne inexorablement le récit sur une pente plus dramatique, plus noire. Et c’est bien un « thriller doux-amer» (dixit le dossier de presse) que donnent à lire les auteurs. Un thriller, oui, mais aussi une magnifique histoire d’amour(s) et d’amitiés. Et l’un des meilleurs albums de cette année 2017. 
 


La Carte du ciel ****
Texte Arnaud Le Gouëfflec et dessin Laurent Richard
- Glénat, 2017 - 144 pages couleur – Collection 1000 feuilles - 22 €